SYNTHÈSE #1

Mercredi 30 janvier 2019 / Journée 1 / Acte 1

 

La forêt, une arme contre le réchauffement climatique ? Quelles sont les solutions pour faire face aux changements ?

 
Interventions de

  • Florian Steierer, Economic Affairs Officer, UNECE/FAO Forestry and Timber Section
  • Marc Chardonnens, Directeur de l’Office fédéral de l’Environnement (OFEV)
  • Emmanuel Acchiardi, Architecte Urbaniste en Chef de l’État (AUCE), France
  • Pascal Junod, Ingénieur forestier, responsable du Centre de compétence en sylviculture (Lyss, BE)
Quatre experts représentants des Nations Unies, de Suisse et de France répondent à la question du réchauffement climatique et de ses incidences sur la forêt, sur la gestion de cette dernière et sur le potentiel qu’elle représente dans notre économie et dans notre vie quotidienne.
La forêt est vulnérable mais elle est aussi une arme contre le réchauffement climatique. Comment les Français, les Suisses, et plus généralement, les pays du Nord favorisent-ils l’exploitation de la forêt et la protection de la biodiversité ? Comment dépasser les freins à l’utilisation du bois ? Comment nos économies peuvent-elles tirer profit de l’or vert dans le respect de la nature ? Quelles sont les différences d’approches et les disparités entre Suisses et Français ? Quels effets le réchauffement climatique a-t-il sur les peuplements des forêts et comment nos économies s’y adaptent-elles ?

Cette problématique offre l’opportunité à Florian Steierer (Nations Unies) de mettre en exergue certaines vérités et de différencier nos régions du reste du monde, chiffres à l’appui. « Ce n’est pas l’industrie du bois qui détruit l’essentiel de la forêt primaire dans le monde mais bien l’agriculture ». Et ne nous trompons pas, il n’y a pas de situation uniforme dans le monde : « l’Afrique et l’Amérique du Sud souffrent de déforestation depuis 1990, tandis que dans nos régions, la forêt a tendance à gagner du terrain. »
Plus 15% de résineux et 31% de feuillus supplémentaires dans la période 2000-2015 dans nos régions du nord de l’Europe.

D’après l’expert des Nations Unies, en Europe, contrairement aux idées reçues, la biodiversité et la productivité s’accordent bien. Le sciage de résineux a augmenté de 25% au cours de 20 dernières années, les ¾ de cette production provenant la région de la CEE (Commission Économique pour l’Europe comprenant l’Union européenne, l’Europe de l’Ouest et de l’Est hors UE, l’Europe du Sud-Est, la Communauté des États indépendants (CEI) et l’Amérique du Nord).

Exportation

L’exportation des résineux a, quant à elle, augmenté de 52% au cours des 20 dernières années, ce qui est colossal quand on sait que 94% proviennent de la région de la CEE. Les scieurs sont les acteurs clé de la ressource forestière.

Une forêt en croissance absorbe plus de carbone qu’une forêt à l’équilibre


Contribution positive du secteur forestier à l’atténuation du changement climatique

La forêt joue un rôle majeur de séquestration de CO2. Ainsi, plus la forêt est entretenue et exploitée, plus la séquestration est importante. Une forêt en croissance absorbe plus de carbone qu’une forêt à l’équilibre. Mais au-delà de la séquestration, il est important de considérer le prolongement de la durée de vie des produits du bois. Plus on privilégie des produits à longue durée de vie et utilisables en cascade, plus le stockage est important. À l’avenir, il y aura de plus en plus de demande sur les produits non fossiles, plus de pression sur les ressources naturelles et sur les déchets organiques, et une valorisation différente des résidus. Tout privilégiera nécessairement les produits du bois.

Séquestration, stockage mais aussi substitution

N’oublions pas non plus la notion de substitution énergie et matériau. En effet, issu des forêts gérées durablement, le bois a un bilan carbone neutre et son utilisation en tant qu’énergie permet d’éviter des émissions de carbone fossile non renouvelable, comme le charbon, le fioul ou le gaz naturel. La substitution concerne aussi les émissions évitées par l’usage du bois à la place de matériaux énergivores, des matériaux dont la production et la transformation sont fortement émettrices de carbone. Enfin, l’utilisation du bois en cascade, c’est-à-dire avec une première valorisation la plus « noble » possible, puis recyclé pour un autre usage, (ex. panneau de particules) ou valorisé comme énergie, permet d’optimiser le bilan carbone en cumulant les effets de substitution.

Le bois engendre des effet très positifs à ce sujet dans le domaine de la construction

Dans le domaine de la construction, l’effet de substitution est très important mais une étude récente de l’EFI (L’Institut Européen de la Forêt) montre que la séquestration dans les produits textiles est encore plus efficace que dans la construction (deux fois plus).

Le marché des vêtements issus des fibres de bois, présente donc un très fort potentiel pour les années à venir.

Pour Florian Steierer, le changement climatique nous incite à changer nos comportements, à modifier nos peuplements et à envisager une utilisation différente du bois. L’augmentation des feuillus engendrera une adaptation de l’ensemble de la chaine de production, et le besoin d’innover et de développer de nouveaux produits.

L’effet de substitution moyen est de 1,2 kg C / kg C, ce qui signifie que pour chaque kilogramme de carbone contenu dans les produits ligneux substituant des produits non ligneux, il en résulte une réduction moyenne des émissions d’environ 1,2 kg C.

Pour la construction : 1,3 kg C / kg C

Pour les textiles 2,8 kg C / kg C

Marc Chardonnens (directeur de l ‘OFEV) rappelle, quant à lui, les spécificités de la Suisse : un seul ministère, un seul office fédéral favorisant la synergie des politiques publiques malgré un état fédéraliste. Les cantons sont responsables de la mise en œuvre des politiques mais le travail se fait en réseau pour que les normes puissent trouver vie et concrétisation sur le terrain.

En France, comme le rappelle Emmanuel Acchiardi, ce sont au contraire 4 ministères qui sont directement concernés par la forêt et le bois : celui de l’écologie, de la construction et du logement, l’agriculture et le ministère de l’économie. Comme en France, 1/3 du territoire de la suisse est couvert par la forêt, c’est environ 500 millions d’arbres entretenus par quelques centaines d’ingénieurs forestiers seulement. La loi forestière suisse (datant de 1876) édictée après des éléments dévastateurs, inscrit le principe de la conservation de l’aire forestière en Suisse.

Rôle prépondérant de la forêt

Grâce à l’interdiction de défricher, la surface forestière reste constante même dans les régions densément peuplées. La forêt suisse joue un rôle prépondérant de protection, elle assume un rôle dans le maintien de la biodiversité en abritant plus de la moitié des espèces naturelles, se dresse en rempart contre le bruit, constitue un d’approvisionnement en eau potable (plus de 40% provenant de couvert forestier), sans parler de son rôle de détente et de délassement.

Le bois est la principale source de revenus des entreprises forestières et présente, comme l’a déjà souligné Florian Steierer, un grand nombre d’avantages écologiques. Le bois est capital pour la forêt et pour la Suisse.

L’économie forestière et l’industrie du bois représentent :

  • environ 97 000 postes de travail et 15 000 places d’apprentissage, le plus souvent dans des régions périphériques.
  • une création de valeur de 6 milliards de francs par an, soit 1 % du PIB et l’augmentation de l’utilisation du bois pourrait être un objectif (potentiel de 8 millions de m3 par année contre 5,5 millions de m3 véritablement utilisés.

Un potentiel important réside sur l’accroissement de la demande intérieure mais en renouant avec une volonté politique de transformer la matière première sur place. En effet, comme le soulignait Florian Steierer, une grande partie des grumes est exportée pour être de nouveau importée sous forme de produit fini. C’est, aux yeux de Marc Chardonnens, un véritable challenge pour la filière d’améliorer la valorisation du bois énergie tout en accroissant la capacité d’innovation en Suisse.

Au niveau fédéral, depuis 2017, le parlement a adopté un certain nombre de mesures pour faire face, par exemple, aux organismes nuisibles (comme le capricorne asiatique), aux changements climatiques (relèvement de la limite forestière), ou encore modifier la nature des peuplements et s’adapter au nouveau potentiel de bois de feuillus.

Pour Marc Chardonnens, de nombreux défis sont à relever concernant la taille des structures, le réchauffement climatique, la topographie (pentes abruptes), l’adaptation à l’évolution de la part des feuillus, la part importante des dépôts d’azote liée à l’élevage intensif, le franc fort qui pénalise les exploitants ou les aides de l’Europe qui fausse la concurrence pour les exploitants suisses.

La Suisse est, comme la France, confrontée au problème des petites structures dans la propriété privée. Plus de 70 % de la forêt demeure en main publique, avec envrion 3000 propriétaires possédant en moyenne une propriété de 250 hectares. En Suisse, il existe néanmoins plus de 250 000 propriétaires forestiers qui possèdent en moyenne 1,5 hectares de forêt, ce qui pose toute une séries de défis en terme de développement pour valoriser la forêt.

« En Suisse, nous bénéficions d’un potentiel important à développer puisque 3 millions de m3 de bois indigène ne sont pas encore utilisés » — Marc Chardonnens

Emmanuel Acchiardi (Direction de l’habitat, de l’urbanisme et des paysages (DHUP) Sous-direction de la qualité et du développement durable dans la construction (QC), France) rappelle que la forêt est une arme contre le réchauffement climatique (1 m3 de bois exploité stocke l’équivalent d’une tonne de CO2) en même temps qu’elle en est victime, d’où la nécessité de l’adapter, de la rendre plus résiliente et d’en avoir une gestion durable.

En France, un plan d’action interministériel comprenant des mesures de politique nationale fortes en faveur du bois construction a récemment été mis en place. Il prévoit notamment : d’atteindre 10 % des surfaces de plancher en construction bois, globalement sur l’ensemble des Établissements publics administratifs d’ici 2022, ce qui représente 50 000 m2 par an dans les bâtiments de logements, bureaux et commerces ; de mettre en place une évaluation environnementale des constructions neuves de l’État et de ses opérateurs, pour développer la pratique de l’analyse en cycle de vie ; et de mettre en œuvre les mesures de la loi sur l’Évolution du logement, de l’aménagement et du numérique (Elan), favorable à la construction en bois.

Caractéristiques de La Stratégie Nationale Bas Carbone

La Stratégie Nationale Bas Carbone (document programmatique de long terme) vise à compenser les émissions par du stockage carbone. Elle favorise également une gestion durable de la forêt et l’optimisation de la récolte en forêt (un des objectifs fixé est de passer de 40 millions de m3 récolté en forêt actuellement à 12 millions de m3 supplémentaires à l’horizon 2026).
Objectif de 12 millions de m3 supplémentaires de bois récolté en forêt à l’horizon 2026 en France

Le bois dans la construction a du mal à s’imposer

Actuellement en France, la part de marché de la construction bois stagne (voire régresse). En dépit de tous les messages en sa faveur, il représente une part de 10% pour les maisons individuelles et seulement 3 à 4% pour le logement collectif.

« Il est difficile de passer à une massification. Au-delà de quelques bâtiments emblématiques et démonstrateurs, on a du mal à massifier le bois construction dans les bâtiments ordinaires. » — Emmanuel Acchiardi

Des mesures incitatives sur la demande devraient tirer toute la filière et impacter favorablement l’aval. La future réglementation, (signée en novembre 2018 pour 4 ans et comprenant un soutien financier : appel à projets, soutiens aux associations, plans bois, plan d’investissement d’avenir (PIA) pour moderniser la filière avec technique numérique, un accompagnement pour la structuration et la professionnalisation de la filière mais aussi, un appui aux établissements publics partenaires, et des actions de territorialisation au travers des services de l’État en régions) vise à développer l’usage du bois.

Les jeux de 2024 comportent un défi de taille, celui de construire ¾ des bâtiments liées à l’organisation de la manifestations en bois afin de réduire l’empreinte carbone (engagement de la France au moment de la sélection).

Un certain nombre de mesures sont également prises dans le domaine de la construction rénovation.

Énergie positive et bas carbone

Parmi les mesures phares qui devraient modifier la demande, celle concernant la loi de transition énergétique (LTECV). Elle concerne naturellement l’énergie mais également le stockage de carbone. Dans la commande publique pour la construction, le stockage du carbone des produits de construction et le recours aux matériaux renouvelables est désormais pris en compte. D’autres mesures concernent la préfabrication et sa reconnaissance comme mode constructif à part entière.

Une expérimentation E+C–

Ainsi, 600 bâtiments précurseurs (essentiellement du logement) devraient bientôt répondre à ces exigences en préfiguration des nouvelles réglementations.

Différents « Plans bois » ont été mis en place. La France en est à son troisième (2017-2020). Il vise essentiellement à enlever des freins réglementaires et techniques mais aussi culturels.

« Souvent les freins culturels pour que les maitres d’ouvrages aient le réflexe de recourir à la construction bois sont plus difficiles à lever que les freins réglementaires ou techniques. Le bois pâtit encore de beaucoup d’idées fausses de solidité, de résistance au feu, etc. »

La gestion durable de la forêt va de pair avec le fait de susciter une demande en matière de construction bois. Une demande accrue favorise une adaptation en amont de la filière bénéfique aux changements climatiques.

Le discours de Pascal Junod (responsable du Centre de compétence en sylviculture (Lyss) et ingénieur forestier de l’arrondissement de Boudry, canton de Neuchatel) est résolument tourné vers la ressource.

La forêt, le bois et la sylviculture sont, selon lui, les trois solutions pour faire face au réchauffement climatique. Encore faut-il veiller à ce que les forêts soient proches de leur état naturel, productives et résilientes, et la filière de transformation du bois adaptée à la ressource et non l’inverse. La sylviculture doit, quant à elle, être à la fois dynamique et respectueuse du système de production.

« L’expérience nous a montré que les forêts industrialisées souvent composées d’une seule espèce, sont beaucoup plus vulnérables que les forêts proches de la nature » insiste-t-il. Enfin l’utilsation du bois doit être la plus locale possible, et en cascade.

« Plus la forêt sera complexe – en termes de mélanges, de structures, de microcontextes, d’interfaces – plus elle sera résistante, adaptative, multifonctionnelle, conviviale et productive à long terme »

Face aux changements climatiques, la sylviculture doit s’adapter de différentes façons : en favorisant les mélanges (accroître la diversité des essences), en maintenant la richesse structurelle (des grands arbres cotoient des plus petits), en accroissant la diversité génétique des espèces d’arbres (en rajeunissant la forêt), en renforçant la résistance individuelle des arbres face aux divers perturbations, et en veillant au maintien de volumes sur pied raisonnables (pas trop élevés pour garantir la stabilité).

Le bois représente environ 1/10ème de toutes les valeurs forestières. À titre d’exemple, dans le canton de Neuchatel, la récolte annuelle est de 170 000m3 équivalant à 14 millions de francs. On évalue à 140 millions de francs par an les autres valeurs (protection, biodiversité, délassement).

Pascal Junod rappelle les 3 atouts carbone de la filière forêt bois (séquestration, stockage, substitution) évoqués dans l’exposé de Florian Steierer et prend la forêt de Couvet, probablement la mieux documentée au monde et gérée selon des principes immuables depuis 1891, comme modèle de durabilité.

La production ligneuse y est ininterrompue, la pompe à CO2 indéfectible. Le principe de cette gestion repose sur le fait que dans toute culture, la récolte se constate et ne se décrète pas; pour la forêt, cela signifie observer les peuplements, déterminer l’accroissement et contrôler l’évolution afin de déterminer quel volume de bois le sylviculteur peut récolter sans mettre en péril l’outil de production.

« En 100 ans, [la forêt de Couvet] a produit 3 fois (..) le volume sur pied actuel, sans que le sol n’ait jamais été mis à nu. Le rajeunissement y est entièrement naturel. »

C’est un modèle de forêt jardinée d’aspect immuable mais à gestion intensive qui vise la récolte de l’accroissement sans toucher au système de production qu’est la forêt. La récolte des gros bois permet aux jeunes arbres de se développer, le rajeunissement est entièrement naturel et gratuit.

Le réchauffement climatique n’est pas sans conséquences sur la forêt. Il implique qu’elle se réoriente. Plus il fait chaud, moins les arbres assimilent, moins ils captent de CO2. « Certains ferment leurs stomates, certains perdent leurs feuilles prématurément, d’autres sont victimes de stress hydrique (embolie). Plus les étés sont chauds plus la mortalité est élevée dans nos forêts ». La réorientation des forêts face au changement climatique est un processus en cours.

Pascal Junod conclut sur le rôle important de chaque maillon constitutif de la chaine de la filière : les arbres doivent être vigoureux en station, les propriétaires forestiers et les sylviculteurs solidaires pour mobiliser la ressource ligneuse dans le respect de la durabilité des forêts, les transformateurs et utilisateurs de bois créatifs pour utiliser le bois local en cascade. Il rappelle, en outre, le rôle indispensable des politiques dont le rôle est déterminant pour encourager la filière… une façon de justifier l’importance de les voir réunis à l’occasion des Rencontres WoodRise.

Sophie Barenne

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